La cuisine, outil de transmission en contexte migratoire
En continuant à reproduire les recettes, les gestes et les saveurs apprises auprès de leurs mère et grands-mères, les Marocaines tentent de faire perdurer leurs traditions et savoir-faire culinaires.
Cher héritier, chère héritière,
J’espère que tu as faim parce que le plat est servi ! Après un épisode d’introduction, histoire de définir les termes et de poser le cadre politique des migrations africaines en Belgique, l’épisode 2 de Mémoires à feu doux est en ligne. Il t’emmène au cœur du sujet, dans le Bruxelles des années 70’ et 80’, pour comprendre comment les premières générations se sont adaptées dans ce nouveau contexte et de quelles manières les femmes mobilisent la cuisine comme vecteur de socialisation.
Pour compléter la discussion, je te propose aussi un article centré sur la communauté marocaine, avec des pistes de réflexions qui ne figurent pas dans le docu mais qui méritent d’être partagées.
Bonne écoute / lecture,
Sarra
Une migration sollicitée, pensée comme provisoire
Les Belgo-Marocain·es constituent aujourd’hui l’une des communautés les plus importantes du pays. Et pour cause, dès la fin des années 1950, alors que le Maroc vient tout juste d’obtenir son indépendance des colons français et espagnols, la Belgique négocie avec le gouvernement chérifien l’envoi d’une main-d'œuvre marocaine dans les charbonnages, les usines et les chantiers belges. Cette migration de travail est rendue officielle en 1964 et clôturée dix ans plus tard par les autorités belges.
Au cours de cette période, plusieurs dizaines de milliers de travailleurs quittent leur pays dans l’espoir d’améliorer les conditions de vie de leur famille. La Belgique favorisant le regroupement familial, nombre d’entre eux sont rapidement rejoints par leurs femme et enfants. Cette migration reste toutefois considérée comme temporaire : les Marocain·es ne comptent en aucun cas s’installer définitivement en Belgique.
“Dans un premier temps, ce pays est considéré comme une étape transitoire avant un retour au Maroc. Leur projet est tourné vers ce retour et non vers des investissements en matière de logement, d’accès à la nationalité ou du développement des lieux de sociabilisation”, précise Hajar Oulad Ben Taïb, historienne et socio-anthropologue à l’UCLouvain - Saint-Louis.
La réorientation du projet migratoire
C’est dans les années 1970 que la communauté marocaine repense sa présence en Belgique de manière plus durable. “On voit ces familles immigrées réinvestir dans cette société qui n’est plus uniquement celle des autres, mais aussi la leur.” Leur projet migratoire se réoriente d’abord vers les enfants de la communauté, à qui il s’agit de transmettre la culture marocaine et les valeurs de l’islam. Se développent ainsi les premières mosquées, notamment dans des garages réaménagés, faute d’alternative. Viennent ensuite les besoins alimentaires et de la vie quotidienne : les épiceries, boucheries halal et boulangeries ainsi que les magasins de vêtements et de décoration intérieure.
Le développement de ce commerce, dit “ethnique” surtout lorsqu’il concerne des populations racisées, est loin d’être propre à l’immigration marocaine : “Dans de nombreuses villes, les populations immigrées développent des espaces de rencontre, de commerce et de sociabilité qui permettent de recréer des réseaux de solidarité et des formes d’ancrage collectif. Ces dynamiques dépassent largement un seul groupe national et s’observent dans des contextes migratoires variés.” Aujourd’hui, dans des communes comme Saint-Gilles ou Ixelles, ces lieux sont par exemple créés par des Français·es qui se réorganisent.
Plus que des restaurants, des magasins alimentaires, des enseignes de prêt-à-porter ou de cosmétiques, ces espaces constituent de véritables lieux de socialisation. “Ces populations viennent rechercher non seulement des denrées alimentaires, un moment de divertissement mais aussi un espace sécurisé, puisqu’elles peuvent y reconduire leurs pratiques d’origine. Des Marocain·es viennent parfois de très loin pour retrouver, dans certaines rues emblématiques de Bruxelles, cette ambiance particulière qui leur permet de se sentir comme au Maroc.”
Faire perdurer ses traditions
L’un de ces vecteurs d’installation, de socialisation et de transmission de la culture est sans nul doute la cuisine. Il s’agit, dans le cadre de la tradition marocaine, d’une pratique principalement féminine. En continuant à reproduire les recettes, les gestes et les saveurs apprises auprès de leurs mère et grands-mères, les Marocaines tentent de faire perdurer leurs savoir-faire culinaires en contexte migratoire.
Parmi ces pratiques spécifiques, le pétrissage du pain. “Elles pétrissent différemment la pâte selon le plat qu’elles souhaitent réaliser, note Elsa Mescoli, chargée de cours en anthropologie des migrations à l’université de Liège et autrice d’une thèse sur le quotidien de femmes marocaines qui ont migré en Italie. Elles ont une manière de faire pour le pain plat consommé avec le tajine par exemple, et d’autres gestes pour réaliser des crêpes comme des msemmen ou des baghrir.”
Ces gestes, appris en observant leurs aïeules et reproduits aussi bien au quotidien que lors des moments de fêtes, perdurent aujourd’hui. “Cette transmission est quelque part réussie puisque ces pratiques sont systématiquement reconduites et recherchées par les enfants issu·es de cette immigration qui y voient des repères essentiels, indique Hajar Oulad Ben Taïb. Les jeunes générations considèrent cette tradition, non pas simplement comme celle de leurs parents, mais aussi comme faisant pleinement partie de leur identité un peu hybride, qui se nourrit aussi bien des pratiques de leur famille et de la société belge.”
La symbolique des objets
Certains des ingrédients et objets utilisés pour préparer les plats traditionnels ont par ailleurs un sens particulier pour les diasporas. Ainsi, les épices, l’huile d’olive et des ustensiles essentiels sont affublés d’une symbolique particulière lorsqu’ils proviennent du Maroc. Quand elles le peuvent, les familles les ramènent elles-mêmes lorsqu’elles retournent au pays.
Souvent, c’est le lien avec le pays quitté plus que l’origine véritable des objets qui leur donne cette valeur spécifique. “En creusant un peu, j’ai découvert que les fours ronds présents dans beaucoup de familles et appelés ‘fours marocains’ étaient en fait majoritairement produits en Turquie ou en Allemagne, souligne Elsa Mescoli. C’est le fait qu’ils transitent à un moment donné par le Maroc qui leur donne quelque part la symbolique finale qui fait que ce sont des ustensiles fondamentaux pour préparer des plats marocains.”
Même constat pour les épices, dont la provenance n’est pas toujours très claire. “L’anthropologie de l’alimentation nous apprend aussi que parfois, ce sont les représentations qu’on associe à ces objets qui leur confèrent leur valeur. Ici, la symbolique vient vraiment des lieux que ces ingrédients ont traversés.”

La cuisine, vectrice de lien social
La cuisine contribue en outre à structurer la sphère publique de la vie des femmes marocaines de la première génération. Dans le cadre de sa thèse réalisée en Italie, Elsa Mescoli montre la façon dont elle leur permet de participer à des événements locaux qui constituent des moments privilégiés de rencontres et d’échanges avec d’autres parties de la population. Ces moments participent à l’autonomisation de ces femmes migrantes, qui se créent ainsi une place dans les débats publics et tentent de déconstruire des stéréotypes racistes, sur des sujets variés, comme la construction de mosquées et le port du foulard.
Des commerces à la restauration
Peu de chiffres existent sur le nombre de restaurants marocains ou maghrébins en Belgique. “Sur base des observations du terrain, on estime qu’il existe aujourd’hui plusieurs centaines d’établissements valorisant des saveurs africaines à Bruxelles, si on inclut aussi bien l’Afrique du Nord que l’Afrique subsaharienne. La cuisine maghrébine est historiquement bien implantée depuis plusieurs décennies”, observe Martin Stameschkine, chargé de communication de Horeca brussels, la fédération des entrepreneurs horeca en région bruxelloise.
Mais selon certains professionnels du secteur, les établissements marocains seraient encore trop peu nombreux. “Quand on parle des Africains, il y a les Congolais·es, les Guinéen·nes, les Togolais·es, et on est totalement différents, on ne mange pas la même chose. Alors que les Marocain·es, c’est une grosse communauté, surtout à Bruxelles. Et comme le Maroc est un pays touristique, les gens, quand ils reviennent en Belgique, ils veulent remanger un tagine comme ils ont mangé là-bas. Mais je pense qu’il n’y a pas encore assez de restaurants de cuisine marocaine qui ont compris ça et qui s’adressent au grand public”, estime Aristote Kumeso Mateta, fondateur du restaurant Yaka Afrotoria, à Liège.
Un sentiment partagé par Roger Dushime, curateur culinaire et co-réalisateur du documentaire Roots and Plates, une histoire de l’afro food en Belgique, dans cet extrait sonore.
La communauté belgo-marocaine semble avoir davantage investit des commerces comme les épiceries, les boucheries et les boulangeries, ainsi que la vente dans les marchés. Cela peut notamment s’expliquer par le profil socio-économique de la première génération. “Les populations marocaines qui s’installent en Belgique sont essentiellement issues de régions rurales où elles ont été habituées à la pratique de l’agriculture, au développement des potagers, à la vente dans les marchés, rappelle Hajar Oulad Ben Taïb. Une fois en Belgique, elles réinvestissent ces filières dans lesquelles elles ont déjà une expertise.”
Dans d’autres communautés, les personnes qui se lancent dans la restauration tendent à déjà avoir une expérience dans ce secteur dans leur pays d’origine. “Il existe évidemment des carrières qui se développent dans des domaines qui n’avaient pas du tout été investis dans le cadre des expériences antérieures. Mais généralement, on voit quand même cette dynamique qui reste assez près de ce qui avait été expérimenté dans le pays d’origine.”
Il est par ailleurs nécessaire d’envisager ces pratiques sur le temps long. Les premières générations cherchent avant tout à répondre à leurs besoins essentiels, en l’occurrence à se réapprovisionner en aliment de base, comme les fruits, les légumes et la viande. “La restauration vient dans un second temps. Une fois que les denrées sont accessibles, on peut réinventer le marché pour développer d’autres domaines.”
