"C'est nous qui nous adaptons constamment aux gens" : quelle inclusivité pour les personnes malvoyantes ?
Dans le système scolaire, lors de leurs déplacements et dans le monde du travail, les personnes avec une déficience visuelle font face à de nombreuses barrières malgré l'évolution de la législation.
“Est-ce que vous êtes née malvoyante ?” Pierre Alexandre tend son micro vers Ann (nom d’emprunt). “Oui, j’ai une maladie héréditaire, l’albinisme.” Il enchaîne : “A votre époque, quelles étaient les difficultés au quotidien, à l’école par exemple ?” Pensive, elle réfléchit aux aménagements qu’elle a du mettre en place pour suivre les cours au même titre que les autres élèves.
Aujourd’hui hôtesse d’accueil, Ann a accepté de se prêter au jeu de l’interview avec deux journalistes en herbe. A 13 ans, Pierre Alexandre et Aurélie font partie des jeunes qui participent au stage de podcast que j’ai eu le plaisir d’animer à la Ligue Braille. Je les ai d’abord emmené·es dans les coulisses d’une journée-type en tant que journaliste, avant de leur faire découvrir les dessous de la réalisation sonore. Ensuite, place à la pratique. Des réunions éditoriales jusqu’à l’enregistrement, en passant par les prises de son et les interviews, iels ont réalisé leur propre podcast !
Avec leur animateur Nicholas Kumba, iels ont choisi de vous raconter leur quotidien en tant que personnes malvoyantes - et l’épisode est disponible ci-dessous.

L’occasion pour moi - qui ne souffre que d’une petite myopie - d’en apprendre plus sur les réalités auxquelles sont confrontées des milliers de personnes. En Belgique, environ 33 000 personnes sont aveugles et 352 000 sont malvoyantes, estime la Ligue Braille. Des nombres qui devraient encore augmenter, notamment au vu du vieillissement de la population.
La Belgique à la traîne en matière d’emploi
Se pose dès lors la question : dans quelle mesure notre société se rend-elle inclusive pour ces citoyen·nes ? “Dans les textes, l’ambition politique est là. Mais en ce qui concerne le taux d’emploi par exemple, on est parmi les moins bons d’Europe”, souligne Khadija Tamditi, chargée de plaidoyer à la Ligue Braille.
Statbel révèle qu’en 2024, le taux moyen d’emploi des personnes avec un handicap était de 45%, contre 78% pour celles sans handicap. Un écart de 33 points qui place la Belgique en bas du classement européen, dont la moyenne est de 24 points. Nos voisins néerlandais (20 points), allemands (22) et français (22) - qui ont un taux d’activité général plus élevé - font beaucoup mieux que nous.
Pourtant, des quotas existent pour améliorer la situation dans le secteur public. Mais au sein de l’administration fédérale, le taux d’emploi des personnes avec un handicap reste de 1,36% en 2024, soit bien en dessous des 3% requis. Seules la Caisse auxiliaire de paiement des allocations de chômage (3,62 %) et le SPF Sécurité sociale (4,46 %) atteignent ce pourcentage.
Hausse des dossiers pour discrimination
Et le monde du travail est loin d’être le seul secteur concerné par ce manque d’accessibilité. En 2024, Unia a ouvert 582 dossiers relatifs au critère du handicap en Belgique, ce qui constitue une hausse par rapport aux années précédentes (474 dossiers en 2023, 543 dossiers en 2022 et 538 dossiers en 2021). Si la majorité des cas concernent un handicap physique ou un trouble du spectre autistique, les handicaps visuels sont aussi représentés, notamment en matière de biens et services (19 dossiers), d’emploi (10 dossiers) et d’enseignement (4 dossiers).
Notons cependant que ces données ne représentent pas tout à fait la réalité : elles reposent sur des signalements réalisés par les personnes qui ont été confrontées à des discriminations. Or, toutes les victimes de violences ne les signalent pas, par exemple car elles ne savent pas qu’elles peuvent le faire ou parce qu’elles craignent de vivre de nouvelles violences au sein des institutions pouvant recueillir leur signalement.
Plus que des discriminations directes (31 %) et indirectes (20 %), les dossiers ouverts par Unia en 2024 impliquent surtout des refus d’aménagements raisonnables (39 %).
La parole aux concerné·es
Ce manque d’aménagements inclusifs impacte directement la qualité de vie des personnes concernées, et ce dès le plus jeune âge. Pour Pierre Alexandre et Aurélie, cela se manifeste notamment lors de leurs déplacements quotidiens vers l’école et leurs activités extra-scolaires ainsi que durant les cours de sport. Iels vous racontent tout cela juste ici :
Les écoles spécialisées, un enseignement ségrégué
L’expérience d’Aurélie et Pierre Alexandre est loin d’être anodine : sur le plan de l’inclusion scolaire aussi, certains pays d’Europe font mieux que la Belgique. “On cite souvent l’Italie qui a un modèle où l’inclusion est vraiment la norme dans les écoles. Chez nous, on peut encore faire mieux”, assure Khadija Tamditi. Cela vaut pour les écoles spécialisées qui font face à un manque de personnel correctement formé. “On avait une prof de gym spécialisée pour les personnes sourdes et malentendantes. Du coup, elle nous donnait des exercices beaucoup plus compliqués que ce qu’on faisait de base”, illustre Aurélie.
Dans l’une de ces écoles, le peu d’élèves malvoyant·es inscrit·es ont été rassemblé·es dans une seule classe, peu importe leur niveau d’enseignement. “On devrait s’attendre à un meilleur degré d’expertise mais parfois c’est pire parce que cela veut dire qu’en une heure de cours, le prof doit switcher de l’enfant de première primaire à celui de troisième par exemple, explique Khadija Tamditi. Il donne quatre ou cinq cours différents en même temps.” Une situation qui freine le degré de progression de ces enfants. “Quand on est moins bien préparé·e, c’est plus compliqué pour les études supérieures. Aujourd’hui un enfant dans le spécialisé a moins de chances de réussite de manière générale parce qu’iel n’est pas suffisamment armé·e pour l’après.”
Depuis 20 ans, la Convention des Nations Unies relative aux droits des personnes handicapées plaide pourtant pour l’inclusion comme modèle de société. Cela signifie que les élèves avec un handicap doivent pouvoir être accueilli·es comme les autres dans l’ensemble des écoles. “L’enseignement spécialisé est utile dans certains cas mais ne doit pas être la norme car c’est un enseignement ségrégué. On est dans l’entre-soi et ce n’est pas très porteur sur le plan éducatif.”
Rendre l’enseignement ordinaire plus inclusif
Chez nous, la législation a changé en 2022-2023 pour rendre le système scolaire plus inclusif et favoriser la mise en place d’aménagements raisonnables dans les institutions de l’enseignement ordinaire. 48 pôles territoriaux, composés d’une équipe pluridisciplinaire spécialisée dans les troubles de l’apprentissage et/ou dans le soutien au handicap, peuvent être sollicités par les écoles de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Des enseignant·es peuvent ainsi accompagner concrètement les élèves concerné·es et leurs professeur·es. Mais les moyens mis à leur disposition ne sont pas encore suffisants. “Parfois, des enfants ne sont suivi·es qu’un nombre limité d’heures par semaine alors que leurs besoins sont plus conséquents.”
Selon la chargée de plaidoyer, une meilleure formation des enseignant·es est indispensable pour que celleux-ci soient mieux outillé·es à l’accueil de la différence. “Et puis, il faut évidemment que le politique considère cette profession. A l’heure actuelle, beaucoup de profs se sentent déconsidéré·es, alors qu’on leur en demande beaucoup. L’idéal, ce serait de les épauler dans ce travail de différenciation, par exemple avec des possibilités de demi-groupes.”

De la sensibilisation est par ailleurs nécessaire pour lutter contre la résistance au changement, y compris pour des aménagements simples. C’est notamment le cas du numérique, car les personnes malvoyantes ont plus de difficultés avec les outils papiers. “Numériser les cours sert autant aux personnes déficientes visuelles qu’à celles qui n’ont pas de handicap. C’est assez facile à mettre en place et ça veut dire que les enseignant·es ne doivent même pas connaître le braille.” L’alphabet en relief est en effet nécessaire au début, lorsque les enfants apprennent à lire et à écrire. Ensuite, les élèves utilisent un ordinateur qui leur permet de travailler de manière autonome.
Des déplacements entravés
Autre enjeu crucial pour les personnes malvoyantes : les déplacements. Ceux-ci sont rendus difficiles par toute une série d’obstacles présents sur la voie publique, comme les abribus, les poteaux et les bordures des trottoirs. Certain·es personnes disposent d’un résidu visuel suffisant pour parvenir à les éviter la majorité du temps. D’autres ne peuvent sortir sans une canne blanche ou un chien guide.
Dépôts clandestins, voitures mal garées, trottinettes et vélos partagés disposés n’importe comment sur les trottoirs… : toute une série d’entraves sont en outre causées par le manque de civisme. “Ça, c'est vraiment quelque chose qui est très, très embêtant pour les gens parce que ce ne sont pas des obstacles qui sont là au quotidien. Un poteau, une fois que vous savez où il est, une fois, deux fois, dix fois, vous savez où il est. Ce n’est pas le cas pour les obstacles qui sont mis là juste par manque de civisme et qui pourraient disparaitre si les gens étaient plus soucieux du respect des lieux de chacun·e.”
“Moi, ma plus grande difficulté, ce sont les panneaux d’affichage : ils écrivent tout petit, c’est une galère !, ajoute Pierre Alexandre. Un autre truc, c’est les changements de voie. Si tu rates l’annonces, tu vas à la voie que tu connais et tu te retrouves dans un autre train qui va à Hal alors que t’étais censé aller à Liège, par exemple.” Niveau transports en commun, la situation diffère selon les sociétés. “La Stib est très volontariste, estime Khadija Tamditi. Elle installe des dalles podotactiles, met en place les annonces vocales des arrêts, essaye de rendre les stations et ascenseurs accessibles aux personnes à mobilité réduite à chaque fois qu'elle fait des travaux.”
De l’intégration à l’inclusion
Concernant De Lijn, Le Tec et la SNCB, la situation n’est pas encore optimale. “Si ce n'est pas le contrôleur, il y a parfois des trains qui annoncent oralement les arrêts mais ce n’est pas encore suffisant. Il y a également des difficultés pour les PMR parce que les trains ont parfois plusieurs marches et ils ne sont pas encore au niveau des quais. Il y a donc encore beaucoup à faire pour véritablement parler d'une société inclusive.”
C’est là toute la différence entre le paradigme de l’intégration et celui de l’inclusion. Dans le premier cas, le travail repose sur les personnes minorisées, qui doivent par tous les moyens s’adapter afin de rentrer dans le moule de la société. Dans le second, la charge est inversée puisque c’est à la société d’intégrer les personnes concernées en aménageant toutes ses composantes pour être réellement accessible au plus grand nombre.
Pour l’heure, et même si le paradigme a changé sur papier, le constat d’Aurélie et de Pierre Alexandre est sans appel : “Au final, c’est plutôt nous qui nous adaptons aux gens que les gens qui s’adaptent à nous. On espère que vous avez appris des choses sur notre quotidien et que vous ferez désormais plus attention à nous.” Un souhait pour le moins légitime.


